La révolution d’Octobre: questions stratégiques

Patrick Le Moal

(Membre de la Direction du Nouveau Parti Anticapitaliste)

La révolution d’Octobre: quelques éléments sur la stratégie révolutionnaire alors et aujourd’hui

Toute commémoration est une bataille politique parfois contre l’oubli, car la bourgeoisie a besoin d’une forme d’oubli de ses méfaits, des déluges qu’elle déchaîne, toujours contre la vision des possédants qui s’organisent pour contrôler le passé, en visant par là même à contrôler les futurs possibles.Aujourd’hui le néolibéralisme triomphant, mondialement déployé martèle qu’il n’y a pas d’autre alternative que son système d’exploitation et oppression: il veut tuer l’idée même qu’on peut sortir de ce système, créer une société libre, juste, démocratique débarrassée de l’exploitation et des oppressions.

Celles et ceux d’en bas, les exploitéEs et les oppriméEs ont besoin d’une continuité, d’une mémoire, d’une histoire parce que c’est le déploiement des luttes, les expériences tirées collectivement qui construisent une conscience collective.

En reconquérant l’histoire, nous ne tournons donc pas le dos à l’avenir.

La révolution russe a été un immense espoir politique, l’espoir d’une humanité libérée, une force propulsive qui a mobilisé des millions d’exploitéEs et d’oppriméEs tout au long du 20° siècle contre le capitalisme, le fascisme, l’impérialisme.

La tragédie du 20° siècle est la contre révolution bureaucratique, le stalinisme, le totalitarisme meurtrier, les millions de morts, parce qu’elle amène à s’interroger sur la possibilité même d’une révolution qui change effectivement le monde.

La lutte contre leur vision du monde ne doit pas nous écarter du nécessaire devoir d’inventaire, car pour nous, celles et ceux qui cherchons à conjuguer au présent les espoirs de liberté, d’affranchissement d’abolition de l’ordre des choses, la Révolution russe peut nous permettre de recouvrir une identité, nous aide à penser un avenir ouvert à l’action révolutionnaire.

Il nous faut refuser le déterminisme historique qui dit qu’il n’y avait qu’une voie à une situation révolutionnaire aussi complexe que celle-ci: le temps de la révolution fourmille d’embranchements, de chemins, de choix.La révolution n’est pas un phénomène naturel commandé par des lois physiques, elle se déploie sous l’effet de facteurs sociaux, de circonstances historiques qui jouent un rôle déterminant…. mais pas le seul, car les acteurs/trices de l’histoire individus et organisations sont des sujets pensants dont les actions ont également un effet sur le cours des processus

Revenir aux faits, à la réalité du processus révolutionnaire, c’est redonner la parole aux millions de Russes, ouvrierEs, soldats, paysans, et nationalités qui se sont soulevés pour changer le monde

La révolution russe a été un processus révolutionnaire de longue durée qui commence à la fin du 19° siècle ( famine de 1892, attentats populistes), puis en 1905, en tout cas bien avant Février 1917, et ne se termine pas en Octobre, mais à la fin de la guerre civile en 1921, au moment de la prise du parti par Staline en 1922, de la défaite de la Révolution Allemande en 1923, ou de la disparition de toute opposition à la fin des années 20.

Elle met en mouvement l’immense majorité de la population , le peuple contre les bourgeois, contre la guerre, l’absolutisme tsariste, pour que sa disparition s’accompagne de la disparition de l’héritage de l’autocratie, et donc d’un changement de société: les ouvriers pour la journée de 8 heures et le contrôle des entreprises, les paysans pour la terre, les nationalités pour leur liberté.

C’est une révolution politique et sociale par les masses qui s’emparent de leur destin et balayent les obstacles pour satisfaire leurs besoins.

La remontée des luttes entre 1912 et 1914 (5 jours de grève générale à Petrograd avec batailles de rues en juillet 14) est bloquée un an seulement par l’entrée en guerre. L’écroulement du tsarisme en 5 jours en février, c’est l’écroulement de ce qui restait de l’état féodal: ses forces répressives.

Il était incapable d’armer ses soldats, de les soigner, de nourrir la population et même de permettre aux capitalistes de faire fonctionner leurs entreprises. La manifestation des ouvrières, que ne voulaient pas les organisations socialistes, n’est pas bloquée par les cosaques, considérés comme les troupes les plus sûres du régime. Puis le régiment qui répond à l’ordre de tirer sur les manifestants se mutine entraînant toute la garnison.

Cette désintégration de l’état «ceux d’en haut qui ne peuvent plus gouverner comme avant» est incontournable pour que le processus révolutionnaire puisse penser vaincre. Et nous devons réfléchir à ce qu’il faut faire pour y arriver, sachant que les états capitalistes européens sont beaucoup plus structurés, forts que l’état tsariste et en outre interconnectés entre eux, au niveau régional, comme en Europe et aussi au niveau international.

Le processus qui conduit de février à la prise du pouvoir d’octobre voit se confronter deux conceptions de la révolution en cours.

Celle de forces bourgeoises qui veulent arrimer la Russie à l’Europe capitaliste, et pour cela veulent arrêter le processus en cours pour continuer la guerre.

Celle des masses qui veulent arrêter la guerre pour satisfaire leurs besoins. Elles n’ont pas confiance dans ces bourgeois qui ne les ont pas soutenues quand elles ont voulu en 1905 une révolution sociale. Elles s’organisent dans l’unité de toutes les organisations socialistes (Bolcheviks, Mencheviks, Socialistes Révolutionnaires) dans les soviets, les comités d’usine, les milices populaires, les gardes rouges, les comités paysans, les comités de soldats. Dans un premier temps c’est pour contrôler le gouvernement provisoire de Kerensky.

Deux événements vont briser cet espoir.

D’une part la répression par le gouvernement provisoire contre les mobilisations de juillet des parties les plus radicales pour «Tout le pouvoir aux soviets», les arrestations des bolcheviks par centaines: il n’est plus possible de penser qu’il va être possible de pousser le gouvernement à satisfaire les exigences populaires.

D’autre part le coup de force de Kornilov, militaire de l’appareil tsariste qui veut de retour à l’ordre. Les forces qu’il met en branle sont insuffisantes et il échoue lamentablement, mais il devient clair que si le pouvoir n’est pas entre les mains des masses, l’autre danger est le retour au régime précédent, une véritable contre révolution.

Le bilan tiré de ces quelques semaines est de plus en plus majoritaire: il faut que les soviets prennent le pouvoir. Les bolcheviks, identifiées à cette exigence, force restée totalement indépendante des bourgeois démocrates, deviennent majoritaires dans les villes, et nombre de structures des organisations de masse. Si la prise du pouvoir par les bolcheviks est pour la masse des russes une continuation de Février, c’est parce ce parti était la seule force à soutenir les mouvements plébéiens de fond dans la société, à s’impliquer dans la contestation de toutes les formes du pouvoir, et donne un débouché politique:il offre une réponse aux courants fondamentaux de la révolution

Pour nous aujourd’hui deux leçons me semblent toujours d’actualité, dans des formes différentes.

D’une part la nécessité d’unifier la majorité de la population dans une action pour construire elle-même des instruments pour diriger la société, comme les soviets en Russie: la révolution ne gagne que lorsqu’elle répond aux besoins vécus par la majorité.

D’autre part la nécessaire destruction du centre de pouvoir capitaliste, qui aujourd’hui est plus étendu que ce qui restait du «pouvoir» dans le palais d’hiver défendu par 300 soldats! Il n’y a pas de pouvoir populaire de classe possible sans destruction complète de ce pouvoir, à tous les niveaux, dans toute la société, ce qui implique évidemment un rapport de force majoritaire.

Pour tout projet émancipateur, pour donner une intelligibilité au 20ème siècle, il est nécessaire

de comprendre comment la dégénérescence bureaucratique stalinienne l’a finalement emporté, même si la victoire de la Guerre civile n’est pas pas basée sur la coercition:c’est d’abord une victoire sociale contre les blancs, qui en plus de la répression remettent en place régime d’oppression antérieur.

Bien sur le communisme de guerre mis en place en urgence dans la guerre civile, l’intervention des troupes européennes contre la révolution, l’échec de la révolution allemande, le niveau de développement du pays ruiné et dévasté par 7 années de guerre ont joué un rôle majeur.

Mais tout processus révolutionnaire est soumis au risque de bureaucratisation.

La bureaucratisation se produit par en haut, lorsque ceux qui ont le pouvoir préfèrent pour aller vite, dans l’urgence et l’improvisation, par efficacité décider seuls,ne faire confiance qu’en leurs forces.

Elle se produit aussi par en bas, lorsque les nouveaux responsables désignés par le parti tiennent à leur poste plus qu’à la révolution, et donc soutiennent ceux qui les ont nommés et leur ont donné cette responsabilité. Cette force conservatrice est incontournable, inhérente à tout processus d’organisation , encore renforcée au niveau de l’état. Pour ne donner qu’un chiffre, il restait à la fin des années 20 seulement 8000 vieux bolchéviks dans un parti des presqu’un million de membres et un état de 7 millions de responsables à tous les niveaux.

Il s’agit pour tout projet révolutionnaire de prendre en compte ce risque, fondamentalement du à la spécialisation, à coupure intellectuels/manuels, et d’agir pour en limiter au maximum les effets, notamment par la révocabilité.

Quelques points de débat en conclusion pour tout projet émancipateur:

  • refusons l’idée qu’un parti puisse représenter une classe. Les classes sociales sont hétérogènes: il est essentiel d’accepter la multiplicité des partis socialistes;

  • acceptons l’idée que le socialisme n’est pas une simple administration des choses, il y a dans toute société, de transition au socialisme, même une société socialiste, des débats, des intérêts différents. Il faut donc en permanence mettre au centre du fonctionnement la démocratie la plus large, et donc le débat libre et absolu;

  • moins le pouvoir est concentré en quelques mains, plus cette démocratie peut être vivante , il est donc nécessaire de limiter la centralisation au strict minimum, en laissant aux organismes de bases, aux organismes locaux le maximum de pouvoir.

Pour conclure quelques mots de Daniel Bensaid

«Rien ne peut faire que ce qui, en dix jours, a ébranlé le monde soit à jamais effacé. La promesse d’humanité, d’universalité, d’émancipation qui s’est fait jour, au lendemain du premier grand désastre du siècle, dans le feu éphémère de l’événement, est “trop mêlée aux intérêts de l’humanité” pour qu’elle puisse s’oublier. “Commissaire des morts” comme l’écrit encore Mikhail Guefter, responsables d’un héritage que le conformisme menace, nous avons la charge de susciter les circonstances ou elle pourra être “remise en mémoire”».

Patrick Le Moal

(ANTARSYA, rapport, Athènes, le 15/11/2017)

[Αναδημοσίευση από το elaliberta.gr]

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